Entretien avec Sir Craig Reedie, Président de l’Agence Mondiale Antidopage

Entretien avec Craig Reedie, Président de l’Agence Mondiale Antidopage

À son arrivée à la tête de l’Agence Mondiale Antidopage en 2013, Sir Craig Reedie, ancien champion de Badminton, acceptait une « mission impossible ». Près de deux mandats plus tard, le chemin parcouru, parsemé de défis et d’événements majeurs, est colossal. Pour le Comité Monégasque Antidopage, Sir Craig Reedie a accepté de revenir sur sa présidence et de partagé non seulement son point du vue sur l’état la lutte antidopage, mais aussi sa vision du sport en général. 

En un demi-siècle, vous êtes passé des cours de badminton à la position d’être l’un des hommes les plus influents et les plus respectés du monde du sport. Quels sont les grands événements qui ont émaillé votre parcours et à quel moment avez-vous pris conscience qu’il fallait lutter contre le dopage ?

Sir Craig Reedie : J’ai connu de nombreux moments inoubliables dans le monde du sport. Si je devais choisir ceux qui m’ont le plus marqué, je citerais la session du CIO à Berlin-Est en 1985 : le badminton est alors devenu un sport olympique, et il a été inscrit au programme des compétitions pour la première fois aux Jeux de Barcelone de 1992. Un autre grand moment a été la session de 2005 à Singapour, où il a été déterminé que Londres accueillerait les Jeux olympiques de 2012.

Je suis impliqué dans la lutte contre le dopage depuis que l’AMA a été fondée, après l’affaire Festina et le scandale de Salt Lake City. En fait, je suis entré à l’Agence pratiquement à sa fondation, en 2000; Dick Pound, le premier président de l’AMA, m’avait alors invité à devenir président du Comité des finances et de l’administration. Comme vous pouvez l’imaginer, bien des choses ont changé depuis, et l’Agence a accompli une somme de travail impressionnante. Je suis fier d’avoir joué un rôle très actif dans son développement, d’être à sa tête aujourd’hui à titre de président et de travailler de concert avec nos partenaires à renforcer l’Agence pour les prochaines générations de sportifs.

Quelles sont, également, les grandes évolutions du monde du sport qui vous ont le plus marqué durant ce demi-siècle passé au cœur même de celui-ci ?

Je suis arrivé dans le monde de l’administration des sports à un moment où ils devenaient, avec l’avènement des moteurs à réaction et des satellites de communications, un phénomène de plus en plus mondial. L’élargissement de l’accès au sport d’élite par la télévision, et maintenant par d’autres plateformes, et la hausse spectaculaire de l’intérêt commercial qu’il représente ont transformé le monde du sport. Le CIO a joué un rôle déterminant dans plusieurs de ces développements, notamment le partenariat avec les gouvernements en 1999 pour créer l’AMA.

Lors de votre première élection à la présidence de l’Agence mondiale antidopage en 2013, beaucoup ont annoncé que vous aviez hérité d’une mission impossible, comment êtes-vous parvenu à démentir ces prévisions ?

Effectivement, on a déjà dit cela. Un organe de presse m’avait d’ailleurs appelé « l’homme au mandat impossible ». Au moment de mon élection en 2013, les défis étaient de taille, mais pas impossibles à relever. Le besoin constant de trouver des fonds et de stimuler l’enthousiasme de tous les partenaires était très important. Plus tard, les révélations de tricherie généralisée en Russie et la très forte réaction des médias à la fin de 2014 m’ont réellement permis de mesurer le sens du mot « impossible ». Je suis toutefois quelqu’un d’optimiste et même si nous en sommes à un tournant de la lutte contre le dopage, je suis convaincu que l’AMA et ses partenaires parviendront à surmonter les obstacles qu’ils ont rencontrés dans les dernières années et que la communauté antidopage en ressortira encore plus forte.

« Personnellement, je ne suis pas prêt à dire, comme le croient certaines personnes, que les tricheurs  disposent de plus grandes ressources et qu’ils sont toujours en avance. »

Sir Craig Reedie

Quel bilan tirez-vous de vos quatre premières années à la tête de l’Agence mondiale antidopage ?

Les deux enquêtes indépendantes (Pound et McLaren) sur les violations des règles antidopage en Russie continuent d’avoir des répercussions, et les partenaires de l’AMA sont beaucoup plus conscients de l’importance du sport propre, aujourd’hui plus que jamais. Les gouvernements s’engagent de plus en plus et le Mouvement sportif a connu toute une série de difficultés. Il est désormais clairement établi que les sportifs propres méritent qu’on les soutienne.

Vous avez été réélu l’an passé à la tête de l’AMA, pouvez-vous nous résumer les grandes lignes de votre programme ?

La présidence de l’AMA ne peut pas dépasser deux mandats de trois ans chacun. Le renouvellement de mon mandat a eu lieu à la fin de 2016 et j’ai été confronté à de nombreux défis exigeant une « réforme » des systèmes et des processus de l’Agence. Ces exigences découlaient des expériences pénibles de divers partenaires pendant les deux enquêtes indépendantes. Le système hybride de responsabilité partagée à égalité entre le Mouvement sportif et les gouvernements est bénéfique au monde du sport depuis 1999, mais il a commencé à subir des pressions parce qu’un grand pays brisait systématiquement les règles. Dans les circonstances, il était raisonnable d’entreprendre une révision complète des systèmes et des processus de l’AMA. Le programme de révision en cours met davantage l’accent sur la conformité, les enquêtes et les lanceurs d’alerte, et des groupes de travail se penchent sur le système de surveillance des accréditations de laboratoires, la gouvernance et une nouvelle autorité de contrôle indépendante à la demande du CIO. Nous avons du pain sur la planche, et nous devons encore régler les problèmes en Russie afin d’aider RUSADA à redevenir conforme au Code.

De nombreux pays utilisent le sport pour asseoir leur rayonnement international et pour affirmer leur identité nationale. Ne pensez-vous pas que cette tentation soit un frein à l’avènement d’un sport propre ?

Il n’y a rien de répréhensible à ce que des compétitions sportives et des succès remportés par les sportifs d’un pays rejaillissent positivement sur le sport dans ce pays. Mais lorsque le sport est utilisé comme un exemple d’identité nationale bonifiée, le risque que les priorités se trouvent en déséquilibre est bien réel. L’ancien système soviétique en Europe de l’Est a encore une incidence sur la conduite du sport en général dans certains pays. Malheureusement, le sport propre a aussi souffert de l’application de ces principes.

Comment, en tant que président de l’AMA, gère-t-on les pressions politiques au moment où le sport international est de nouveau au cœur d’enjeux géopolitiques importants ?

Les défis que l’AMA a dû relever récemment – et la tempête médiatique qui en a résulté – ont accru l’attention et la compréhension des gouvernements dans leurs rapports avec l’Agence. Le Mouvement sportif subit d’ailleurs des pressions encore plus fortes. L’AMA ne peut à elle seule régler les enjeux géopolitiques – les gouvernements le peuvent – et ces efforts sont accrus lorsque le monde du sport démontre qu’il respecte le sport propre et les compétitions bien organisées et qu’il conserve l’autonomie à laquelle il tient tant en insistant sur une bonne gouvernance et des processus transparents.

Vous avez passé votre vie sportive à encourager les gens à s’intéresser au sport et à en faire. Est-ce que le fait, aujourd’hui, d’avoir le rôle de grand gendarme du sport n’est pas un challenge intellectuel ?

Le sport – et la participation – font partie intégrante d’un mode de vie sain. Lorsque des personnes qui trichent viennent mettre en péril ces valeurs, il est essentiel que des organisations comme l’AMA, une organisation hybride gérée par le Mouvement sportif et les gouvernements, soient encouragées à régler ces problèmes et aidées à le faire. L’indépendance de l’AMA est cruciale. Les officiels du sport encouragent les gens, et surtout les jeunes, à faire du sport de compétition. Il est très décevant de constater que certaines personnes trichent, mais il est primordial de laisser ses émotions de côté et de déployer tous les efforts possibles pour affronter les tricheurs afin de défendre la vaste majorité des personnes qui participent à des compétitions sportives et dont la vie est enrichie par l’amour du sport. Il s’agit véritablement de la Génération Franc Jeu.

« Il faut du temps pour mettre en place de nouvelles règles, surtout lorsque des changements sont exigés à l’échelle internationale et qu’ils demandent une vaste consultation et des processus gouvernementaux. »

Sir Craig Reedie

Il est parfois affirmé que de nombreux athlètes « propres » auraient perdu confiance dans les autorités comme l’AMA et le CIO. Est-ce que vous partagez ce constat et, dans cette hypothèse, quels sont selon vous les moyens de restaurer cette confiance ?

La croissance des commissions de sportifs – à l’AMA, au CIO, dans les FI et les CNO – a donné lieu à un débat très large et permis aux sportifs de réagir énergiquement aux défis des deux dernières années. Ils réclament un changement, et exigent que ce changement se réalise dès maintenant. Parfois, le changement est trop long à se concrétiser. Le fait de susciter une participation aussi large que possible des sportifs aide à expliquer les enjeux et à faire comprendre encore plus que les valeurs du sport propre doivent être protégées, ce qui, au bout du compte, aide à vaincre la perte de confiance.

Le plus important et sans doute le plus difficile des combats, en matière de lutte contre le dopage, est celui du changement des mentalités. Il semble qu’il y a toujours un décalage entre celui-ci et le cadre législatif ou réglementaire que l’on souhaite mettre en place. Toutefois, au constat qu’un nombre croissant d’athlètes se dit aujourd’hui ouvertement contre le dopage, pensez-vous que ce combat est en passe d’être gagné, y compris dans le grand public ?

La série de révélations très décevantes sur la Russie a exacerbé les positions sur le dopage. Il faut du temps pour mettre en place de nouvelles règles, surtout lorsque des changements sont exigés à l’échelle internationale et qu’ils demandent une vaste consultation et des processus gouvernementaux. Les réactions des sportifs, leur participation aux processus de changement et, souvent, leurs exigences explicites dans leurs sports respectifs ont donné lieu à des changements organisationnels, et c’est l’un des résultats les plus encourageants. Le public en est conscient et respecte cette attitude.

Cette évolution des mentalités ne se heurte-t-elle pas à un autre désir puissant du public, celui d’un sport de haut niveau de plus en plus spectaculaire et en quête de performances de plus en plus exceptionnelles ?

Il a été dit dans les médias que la recherche de couverture médiatique peut parfois mener des motivations sensationnalistes à prendre le pas sur la sécurité des sportifs et la responsabilité morale à leur endroit dans un sport en particulier. Je ne crois pas que ce soit un point de vue très répandu, et certains « nouveaux » sports de plus en plus populaires introduisent et développent leurs propres règles antidopage. Je constate un mouvement généralisé vers la protection des valeurs du sport, pas seulement un sensationnalisme grandissant. L’augmentation spectaculaire des sommes consacrées au sport entraîne à cet égard des défis évidents.

Depuis 2015, l’AMA dispose de moyens d’investigation accrus. Comment espérez-vous équilibrer, autant que faire se peut, les moyens consentis pour lutter contre le dopage et ceux, colossaux, investis pour contourner les règles ?

Le Code mondial antidopage de 2015 a donné à l’AMA sa première autorité légale pour mener des enquêtes. Le service des Enquêtes de l’AMA a été nettement renforcé et il est dirigé par des spécialistes. Il supervise également le nouveau programme des lanceurs d’alerte Brisez le silence! L’AMA coordonne et finance aussi des travaux de recherche scientifique substantiels sur la lutte contre le dopage. Personnellement, je ne suis pas prêt à dire, comme le croient certaines personnes, que les tricheurs disposent de plus grandes ressources et qu’ils sont toujours en avance.

Certains observateurs mettent en garde contre le risque d’une escalade des rapports de force. Plus on durcit la répression, plus ceux qui veulent contourner les règles utilisent des moyens sophistiqués, de plus en plus difficiles à contrer. Partagez-vous cette crainte ? Comment bien répartir les efforts entre prévention, éducation et répression ?

Des preuves et des événements récents indiquent que toutes les organisations antidopage doivent désormais faire preuve d’une vigilance constante. La communauté antidopage est consciente des nombreuses techniques élaborées pour permettre aux gens de tricher. Les enquêtes seront le principal instrument pour déceler et contrer de tels agissements. La prévention, sous ses multiples formes, continuera, car dans beaucoup de régions du monde c’est la seule option viable. Mais la solution ultime réside dans l’éducation – une éducation structurée, développée et dispensée aux jeunes. La recherche en sciences sociales de l’AMA a démontré à maintes reprises l’importance de l’éducation fondée sur les valeurs auprès des sportifs et de leur entourage. Il est impératif, pour préserver et protéger l’intégrité du sport, que chaque personne exerçant une influence immédiate sur les futures générations de sportifs soit informée sur les questions antidopage. Il s’agit d’un énorme défi qui exige toute notre attention.

« L’AMA sème des graines tous les jours pour façonner l’avenir du sport propre »

Sir Craig Reedie

Vous qui aviez déjà tant œuvré pour le sport et qui avez été l’un des artisans majeurs du succès de la candidature de Londres pour accueillir les Jeux olympiques de 2012, comment avez-vous vécu le fait d’avoir porté la Flamme olympique chez vous en Écosse ?

En juin 2012, j’ai usé de mon influence auprès des organisateurs du parcours de la flamme olympique de Londres 2012 pour qu’elle s’arrête pendant la nuit à St Andrews, en Écosse – le pays du golf. Mon sport est maintenant le golf, car je suis devenu trop lent pour le badminton. Porter la flamme au pays du golf par un beau matin ensoleillé a été un moment très spécial pour moi.

Une photo publiée en août 2016 dans The Herald, le grand quotidien écossais publié à Glasgow, vous montre assis dans le salon de votre maison à Bridge of Weir avec la Torche olympique à vos côtés. Est-ce à dire qu’il s’agit de votre objet favori ?

Comme tous les porteurs de la flamme, j’ai pu garder ma propre torche olympique de Londres. Son design était élégant et elle a attiré 15 millions de personnes dans les rues de Grande-Bretagne; son impact avant les Jeux a donc été une promotion extraordinaire pour le sport olympique. La torche a une place de choix chez moi.

Un autre Écossais célèbre, Robert Louis Stevenson, a écrit : “ Ne juge pas chaque jour à la récolte que tu fais, mais aux grains que tu sèmes”. Cette phrase vous semble-t-elle pouvoir aussi servir de devise à la lutte antidopage ?

Votre citation de Robert Louis Stevenson est très appropriée si on l’applique à la lutte contre le dopage et à la protection des sportifs propres. L’AMA sème des graines tous les jours pour façonner l’avenir du sport propre, et que ce soit en assurant l’harmonisation des règles antidopage, en menant des activités de renforcement des capacités auprès des organisations antidopage ou en élaborant et en proposant des programmes d’éducation, l’Agence et ses partenaires travaillent fort pour créer de nouvelles générations de sportifs propres.

Cette citation peut aussi s’appliquer à d’autres aspects des efforts consentis dans le domaine sportif. Je présidais le Comité exécutif de l’Association olympique britannique lors d’une réunion à Londres, le 12 janvier 1994, lorsque nous avons décidé que toute proposition olympique future de la Grande-Bretagne viendrait de Londres. Dix-neuf ans et demi plus tard, nous mettions sur pied le Comité organisateur. Des graines avaient été semées, elles ont poussé et produit des fruits.